Chapitre II

La première impression que fit sur Dasein la Coopérative de Fromage de Jaspé, avec sa foule d’employés et d’ouvriers fut celle d’une ruche. Elle avait surgi, blafarde, derrière la clôture tandis que Jenny le conduisait depuis l’auberge. Elle lui faisait d’ailleurs un étrange pendant, songea Dasein ; juste en face de l’hôtel, nichée contre une colline escarpée, lançant des carrés et des rectangles bizarres à l’assaut de ses pentes. Au spectacle désolé de la nuit précédente s’était substituée cette impression de bruissante efficacité ponctuée par le bourdonnement des chariots électriques qui sillonnaient la cour, portant sur leur fourche des colis oblongs. Des gens se pressaient, affairés.

Une ruche, songea Dasein. La reine doit se trouver à l’intérieur et ce sont là ses ouvrières qui la gardent, et recueillent la nourriture.

Un garde en uniforme, tenant en laisse un chien policier, prit l’identité de Dasein lorsque Jenny le fit entrer. Le garde ouvrit une porte dans la clôture grillagée. Le chien gémit en montrant les dents à Dasein.

Il se souvint des aboiements qu’il avait entendus en débouchant dans la vallée. Il y avait moins de quatorze heures, réalisa-t-il. Le temps semblait s’étirer en longueur. Il se demanda pourquoi des chiens gardaient la Coopérative. La question le préoccupait.

Ils traversèrent une cour au revêtement de béton immaculé. Maintenant qu’il en était proche, Dasein constata que l’usine formait un complexe de bâtiments reliés entre eux par des rajouts bizarres et des passages couverts.

Le comportement de Jenny se modifia radicalement une fois qu’ils furent dans les lieux. Dasein la vit devenir plus décidée, plus sûre d’elle. Elle lui présenta quatre personnes en traversant la cour – parmi celles-ci Willa Burdeaux. Willa s’avérait une jeune femme de petite taille, à la voix perchée, au visage presque laid tant il était sec, acéré, minuscule. De carrure svelte, elle avait le teint d’ébène de son père.

— J’ai fait, hier soir, la connaissance de votre père, dit Dasein.

— Papa me l’a dit. Avec pour Jenny un regard entendu, elle ajouta : « Si je peux faire quelque chose, dis-le-moi, ma chérie. »

— Plus tard, éventuellement, répondit Jenny. Il faut qu’on se dépêche.

— Vous allez vous plaire ici, Gilbert Dasein, conclut Willa. Puis, avec un signe de la main, elle s’éloigna d’un pas pressé.

Troublé par les sous-entendus de cette conversation, Dasein se laissa conduire dans un hall latéral qui s’ouvrait par une large porte sur une aile de l’usine encombrée de piles de caisses de fromage de Jaspé. Quelque part derrière on entendait des bruits multiples : sifflements, martèlements, gargouillis d’eau, et un clank-clank permanent.

L’aile se terminait par une courte volée de marches larges qui montait à un quai de chargement au bord duquel s’alignaient des diables. Jenny lui fit franchir une porte marquée « Bureaux ».

La pièce était absolument banale – des bons de commande épingles au mur, deux bureaux occupés par des dactylos, une longue banque avec un portillon latéral, des fenêtres donnant sur la cour et l’auberge en face, et derrière les femmes, une porte avec la mention : « Direction ».

La porte s’ouvrit au moment où Dasein et Jenny s’arrêtaient à la banque. En sortit l’un des joueurs de carte du restaurant de l’auberge – cheveux blonds, calvitie précoce, fossette profonde et bouche large : George Nis. Les yeux bleus aux épais sourcils allèrent de Dasein à Jenny.

— Des problèmes dans l’atelier numéro neuf, Jenny, dit Nis. Vous devriez y aller voir tout de suite.

— Oh, flûte ! s’exclama Jenny.

— Je m’occuperai de votre ami. On verra si on ne peut pas vous libérer plus tôt pour votre dîner de ce soir.

Jenny étreignit la main de Dasein, et dit :

— Chéri, pardonne-moi. Mais mes obligations… Elle lui adressa un sourire furtif, fit demi-tour ; elle était déjà sortie, dans un tourbillon de sa jupe rouge.

Les femmes derrière leurs machines levèrent les yeux, semblèrent évaluer Dasein en un regard, et se replongèrent dans leur tâche. Nis s’avança vers le portillon, l’ouvrit.

— Entrez donc, Dr Dasein. Il tendit la main.

Sa poignée de main était ferme, désinvolte.

Dasein suivit l’homme dans un bureau lambrissé de chêne, sans cesser de s’interroger sur le fait que Nis était au courant de son dîner avec Jenny. Comment pouvait-il le savoir ? Piaget ne lui avait proposé l’invitation que quelques minutes plus tôt.

Ils s’assirent de part et d’autre d’un bureau vierge de tout papier. Les chaises étaient capitonnées, confortables, avec leurs accoudoirs inclinés. Derrière Nis, dans de larges cadres, une photo aérienne de la coopérative et ce qui semblait un plan des installations. Dasein reconnut le tracé de la cour et celui du bâtiment de façade. Derrière, se dessinaient d’épaisses lignes sombres dont le dédale s’enfonçait dans la colline analogue aux affluents d’un fleuve. Elles étaient cotées de la lettre J suivie d’un nombre : J 5… J 14… Nis remarqua la direction du regard de Dasein et dit :

— Ce sont les caves de stockage : hygrométrie et température constantes. Il cacha derrière la main une toux discrète puis reprit : « Vous nous trouvez à un moment embarrassant, Dr Dasein : je n’ai personne de libre pour vous faire visiter l’usine. Jenny pourrait-elle vous faire revenir un autre jour ? »

— À votre gré, répondit Dasein. Il étudiait Nis. Il se sentait curieusement méfiant, sur ses gardes.

— Et s’il vous plaît, ne vous mettez ni eau de Cologne, ni lotion ou produit similaire lorsque vous reviendrez, dit Nis. Vous aurez remarqué que nos employées n’ont aucun maquillage ; et nous interdisons l’accès aux caves ou aux aires de stockage aux visiteurs extérieurs de sexe féminin : il est très facile de contaminer les cultures et donner un goût bizarre à des lots entiers.

Dasein prit brusquement conscience de l’odeur manifeste de son après-rasage.

— Je serai pur et net, promit-il. Il regarda par la fenêtre sur sa droite, attiré par un mouvement soudain sur la route qui séparait la Coopérative de l’auberge.

Un étrange véhicule haut sur pattes avançait en cahotant. Dasein compta huit paires de roues. Elles avaient au moins cinq mètres de diamètre : de gros beignets gonflés qui vrombissaient sur le macadam. Ces roues étaient montées sur des bras robustes analogues à des pattes d’insecte.

Dans la cabine ouverte, tout en haut à l’avant, quatre dogues en laisse assis derrière lui, se trouvait le chauffeur : Al Marden. Il conduisait, semblait-il, en manœuvrant deux poignées verticales.

— Que diable est-ce donc là ? demanda Dasein. Il s’était dressé, s’approchant de la fenêtre pour mieux voir la machine qui descendait la route. « N’est-ce pas le Capitaine Marden, aux commandes ? »

— C’est le tout-terrain de notre garde-chasse, expliqua Nis. Al le remplace parfois lorsqu’il est malade ou pris par d’autres activités. Il doit revenir d’une patrouille dans les collines du sud. J’ai entendu dire que quelques chasseurs de cerfs de l’extérieur s’étaient montrés dans le coin ce matin.

— Vous interdisez la chasse aux gens extérieurs à la vallée, c’est ça ?

— Personne ne chasse dans la vallée, corrigea Nis. Trop de risque de blesser quelqu’un avec une balle perdue. La plupart des gens du coin connaissent la loi mais nous pinçons de temps à autre quelque égaré venu de loin dans le sud. Mais il n’y a guère d’endroit inaccessible au tout-terrain : on a tôt fait de les débusquer.

Dasein imagina le monstre aux roues géantes, cahotant dans les taillis, fondant sur l’infortuné chasseur aventuré dans la vallée. Il plaignait le chasseur.

— C’est la première fois que je vois un tel véhicule, dit Dasein. C’est nouveau ?

— C’est Sam, Sam Scheler qui l’a construit, il y a dix, douze ans. À l’époque, nous avions des braconniers qui venaient de Porterville. Ils ne viennent plus nous embêter, désormais.

— Je veux bien le croire.

— J’espère que vous m’excuserez, dit Nis. « Mais j’ai vraiment beaucoup de travail et nous sommes à court de personnel aujourd’hui. Demandez à Jenny de vous ramener un peu plus tard dans la semaine… après… eh bien, plus tard, c’est ça. »

Après quoi ? se demanda Dasein. Il se sentait étrangement éveillé. Il n’avait jamais ressenti une telle lucidité auparavant. Il se demanda si ce pouvait être un contrecoup inattendu de son asphyxie au gaz.

— Je, euh, je vais vous laisser, dit-il en se levant.

— Le garde en faction vous attendra, répondit Nis. Il demeura assis, dévisageant Dasein avec une étrange insistance, jusqu’à ce que la porte les sépare.

Les secrétaires dans le bureau extérieur levèrent les yeux tandis que Dasein franchissait le portillon de la banque, puis reprirent leur travail. Une équipe était en train de charger des chariots sur la rampe lorsque Dasein émergea. Il sentit leur regard peser sur lui pendant qu’il descendait le quai devant eux. Une porte coulissante s’ouvrit brusquement sur la gauche. Dasein entrevit une longue table équipée d’un tapis roulant en son milieu, une rangée d’hommes et de femmes tout du long, occupés à trier des colis.

Quelque chose en eux attira son attention. Ils avaient les yeux étrangement vides, leurs gestes étaient trop lents. Dasein vit leurs jambes sous la table. Ils semblaient entravés.

La porte se referma.

Dasein déboucha au soleil, troublé par ce qu’il avait vu. Ces ouvriers avaient eu l’air… d’attardés mentaux. Il traversa la cour, perplexe. Des problèmes dans l’Atelier numéro neuf ? Jenny était une psychologue compétente. Plus que compétente. Que faisait-elle ici ? Que faisait-elle réellement ?

Le garde lui fit un signe de tête et dit : « À bientôt, Dr Dasein. » Il pénétra dans sa guérite, prit un téléphone, parla brièvement.

“Le garde en faction vous attendra” pensa Dasein.

Il traversa la rue, se dirigea vers l’auberge, escalada rapidement les marches du perron et pénétra dans le hall. Une femme aux cheveux gris était assise au bureau, derrière une machine à calculer. Elle leva les yeux sur Dasein.

— Pourrais-je avoir une communication avec Berkeley ? demanda-t-il.

— Toutes les lignes sont coupées, répondit-elle. À cause d’un feu de broussailles.

— Merci.

Dasein ressortit, s’arrêta sous le porche, examina le ciel. Un feu de broussailles ? Il n’y avait pas trace d’odeur, ni de fumée.

Tout ce qui touchait à Santaroga semblait en apparence naturel, songea-t-il, mais il y avait ici une ambiance sous-jacente d’étrangeté, de secret, qui lui donnait des frissons dans le dos.

Dasein prit une profonde inspiration, pénétra dans son camion, le mit en marche.

Cette fois-ci, il prit la direction « centre-ville ». L’Avenue des Géants s’élargit à quatre voies bordées de part et d’autre de logements et de bureaux, sans ordre apparent. Un parc s’ouvrait sur sa gauche – avec ses allées pavées, son kiosque à musique au milieu, ses parterres de fleurs. Derrière, une église de pierre dressait vers le ciel son clocher imposant. Un panonceau sur la pelouse indiquait : « Église Œcuménique… Sermon : l’Intensité de la réponse Divine en tant que fonction de l’anxiété. »

L’intensité de la réponse Divine ? Dasein était perplexe. C’était bien là le plus étrange titre de sermon qu’il eût jamais vu. Il se promit d’essayer d’y assister le dimanche suivant.

Les passants dans les rues commencèrent à attirer son attention. Leur vivacité, leur allure décidée contrastaient avec l’apathie des ouvriers de la chaîne qu’il avait vue à la Coopé. Qui étaient ces créatures apathiques ? Ou plutôt, qui étaient ces gens pressés qu’il voyait dans les rues ?

Ils débordaient de vitalité, d’une bienheureuse liberté. Il se demanda si cet état d’esprit pouvait être contagieux. Il ne s’était lui-même jamais senti dans une telle forme.

Dasein remarqua sur sa droite un panneau, juste après le parc : Un mouton gambadant avec la mention « La Brebis Bleue » inscrite en lettres cursives. C’était une façade aveugle de pierres bleues, impersonnelle, dont l’uniformité n’était rompue que par une large porte à deux battants munis chacun d’un hublot circulaire.

Ainsi donc c’était ici que Marden désirait manger avec lui. Pourquoi ? Il semblait évident que le Capitaine de la Police était en possession de son porte-documents. Allait-il lui refaire le coup du « disparaissez-et-n’y-remettez-plus-jamais-les-pieds » qu’il avait déjà servi la veille à l’infortuné représentant dans la salle de restaurant de l’auberge ? Ou prendrait-il des manières plus subtiles envers le « camarade de fac de Jenny » ?

À la sortie de la ville, la rue s’élargissait à nouveau et débouchait sur la vaste esplanade d’une station service. Dasein ralentit pour admirer la structure dodécagonale de l’édifice. C’était la plus grande station service qu’il eut jamais vu. Un auvent débordait de chaque face, surmontant trois rangées de pompes. Chaque rangée pouvait accueillir quatre véhicules. Un peu plus loin, derrière la roue géante de la station s’élevait un bâtiment abritant les ponts de graissage. Derrière encore, un parc de stationnement de la taille d’un terrain de football, avec à son extrémité un vaste garage couvert.

Dasein pénétra dans la station et s’arrêta près d’une rangée de pompes extérieure. Il sortit pour étudier les lieux. Il compta vingt postes de graissage, dont six étaient occupés par des véhicules. Des voitures allaient et venaient autour de lui. C’était encore une ruche. Il se demanda pour quelle raison aucun des rapports à sa disposition ne mentionnait un tel complexe. L’endroit fourmillait de jeunes employés revêtus d’uniformes gris-bleu.

L’un de ceux-ci s’approcha de Dasein et dit :

— Quel indice. Monsieur ?

— Indice ?

— Quel indice d’octane désirez-vous ?

— Qu’est-ce que vous avez ?

— Quatre-vingts, quatre-vingt-dix et le super à cent.

— Faites-moi le plein de quatre-vingt-dix et vérifiez l’huile.

Dasein laissa le pompiste et s’éloigna vers la rue pour avoir une meilleure vue d’ensemble de la station. Il estima sa superficie à plus de deux hectares. Il revint vers son camion au moment où le pompiste émergeait de sous le capot, la jauge à la main.

— Il vous en reste à peine plus d’un litre, annonça le jeune homme.

— Complétez avec de la grade vingt détergente.

— Excusez-moi, mais j’ai entendu le bruit de votre tacot : nous avons une huile de grade quarante, qualité aviation. Je vous la conseillerais : vous consommeriez moins.

— À quel prix ?

— Pareil que les autres : trente-cinq cents le litre.

— D’accord. Dasein hocha la tête. De l’huile qualité aviation à ce prix ? Où donc M. Sam l’achetait-il ?

— Comment trouvez-vous Santaroga ? demanda le pompiste, d’une voix qui était une invite au compliment.

— Très chouette, répondit Dasein. Une jolie petite ville. Vous savez, c’est la première fois que je vois une station-service de cette taille. C’est incroyable qu’aucun journal, aucun magazine n’en ait jamais parlé.

— Le vieux Sam n’est pas porté sur la publicité.

— Pourquoi diable est-elle si grande ?

— Faut bien. C’est la seule dans toute la vallée. Le jeune homme fit le tour du moteur, vérifia l’eau du radiateur, le niveau de la batterie. Il fit un large sourire à Dasein. « Ça surprend plutôt les étrangers. Mais c’est pratique pour nous : certains fermiers ont leur propre pompe, sans parler de celle de l’aérodrome, mais tous s’approvisionnent par l’intermédiaire de Sam. » Il referma le capot.

— Et le vieux Sam, où s’approvisionne-t-il, lui ? L’employé lui adressa un regard méfiant :

— Je veux espérer que vous ne faites pas des extras pour une des grosses compagnies pétrolières, Monsieur, avertit-il. Si vous pensez vendre à Sam, vous feriez mieux de l’oublier.

— Simple curiosité, répondit Dasein. Les termes employés par le pompiste le rendaient perplexe : Faire des extras ? Il décida d’ignorer provisoirement ceci au profit du problème important.

— Sam passe commande une fois l’an par soumission publique, expliqua l’employé. Il remit le bouchon du réservoir, raccrocha le tuyau de la pompe. « Cette année, c’est une petite compagnie de l’Oklahoma. Ils nous livrent par camions-citernes. »

— Pas possible ?

— Je ne le dirais pas si ce n’était pas vrai.

— Je ne mettais pas votre parole en doute, dit Dasein. J’exprimais ma surprise.

— J’vois pas ce qu’il y a de surprenant. Les gens devraient acheter là où ils en ont pour leur argent. Ce sera trois dollars et trois cents.

Dasein compta sa monnaie puis dit :

— Y a-t-il un taxiphone dans le coin ?

— Si c’est pour un appel local, vous pouvez utiliser le poste de la station, Dr Dasein, dit l’employé. Les cabines sont là-bas, derrière le poste de graissage, mais ne perdez pas votre temps si vous voulez appeler l’extérieur. Les lignes sont coupées. Il y a eu un incendie sur la crête.

Dasein, la puce à l’oreille, dévisagea l’employé :

— Comment connaissez-vous mon nom ? demanda-t-il.

— Bof, Monsieur, toute la ville est au courant. Vous êtes le copain à Jenny de Berkeley. C’est à cause de vous qu’elle envoie se rhabiller tous les gars du coin.

Le sourire épanoui qui accompagnait cette déclaration se voulait complètement désarmant mais il ne fit qu’accroître la méfiance de Dasein.

— Vous allez vous plaire ici, reprit l’employé. « Tout le monde s’y plaît. » Le sourire s’atténua. « Si vous voulez bien m’excuser, monsieur, mais j’ai d’autres clients à servir. »

Dasein vit l’employé s’éloigner. Il me soupçonne de représenter une compagnie pétrolière, songea Dasein. Mais il connaît mon nom… Et il est au courant pour Jenny. C’était une contradiction curieuse et Dasein sentait qu’elle devait être instructive. Ce pouvait n’être que la simple vérité, toutefois.

Une longue Chrysler Impérial verte s’arrêta dans le couloir libre de l’autre côté des pompes. Le conducteur, un gros homme avec un fume-cigarette, se pencha et demanda :

— Eh ! c’est bien la route menant à la 395 ?

— Tout droit, répondit Dasein.

— Y’a des postes à essence sur le trajet ?

— Pas dans cette vallée. Plus loin, peut-être. Il haussa les épaules. Je ne connais pas la route de ce côté.

— Foutus indigènes, grommela le chauffeur. L’Impérial fit une embardée, tourna sur les chapeaux de roue et disparut dans l’avenue.

— Toi-même, murmura Dasein. Pourquoi diable m’avoir traité d’indigène ?

Il remonta dans son camion, et repartit par où il était venu. À l’embranchement, il prit la côte en direction de Porterville. La route montait, montait en zigzaguant parmi les séquoias puis entra dans un bois de chênes. Il déboucha enfin sur le virage d’où il avait eu sa première vue de la vallée. Il quitta la route et se gara.

Une brume légère voilait les détails mais la Coopérative était bien visible, de même que l’installation de brûlage de déchets d’une scierie sur la gauche. La ville elle-même ressortait comme une tache de couleur au milieu des arbres – avec ses toitures de tuiles – et, juste en face de lui, il distinguait les méandres d’une rivière qui descendait des collines. Dasein consulta sa montre : dix heures moins dix. Il envisagea de se rendre à Porterville pour appeler Selador de là-bas. Mais il risquait d’être en retard à son rendez-vous avec Marden. Il décida de poster une lettre à Selador en lui demandant de vérifier de son côté cette histoire de « lignes téléphoniques coupées par le feu ».

Privé de son porte-documents et de ses notes, Dasein se sentait désavantagé. Il fourragea dans la boîte à gants, y dénicha un petit calepin, un bout de crayon et entreprit d’y coucher ses observations en vue de les reporter ultérieurement dans son dossier.

« La ville proprement dite est de petite taille, écrivit-il, mais elle semble un pôle commercial important. Population nombreuse dans la journée. À noter : douze pompes doubles à la station-service. Pour le trafic de passage ?

Étrange vigilance des autochtones. Lucidité de leur attitude, vis-à-vis d’eux-mêmes, et des étrangers.

Problème de l’utilisation locale des produits Jaspés. Pourquoi le fromage ne supporte-t-il pas le voyage ? Quelle est la raison de la préférence donnée au marché local ? Le goût est différent de celui du fromage acheté à l’extérieur. Et cet arrière-goût ? Subjectif ? Quel rapport avec la bière ?

Enquêter sur le Jaspé employé en tant que marque. Adjectif ? »

Un objet de grande taille s’avançait parmi les arbres sur la colline derrière la Coopé. Le mouvement attira l’attention de Dasein. Il l’étudia un moment. Il y avait trop d’arbres pour lui permettre de voir nettement.

Dasein se rendit à l’arrière pour y chercher ses jumelles. Il les pointa sur le mouvement dans la forêt. Le tout-terrain aux roues-ballons surgit dans l’oculaire. Marden le conduisait. Il se frayait un chemin parmi les arbres et les fourrés. La machine semblait surveiller quelque chose… ou quelqu’un. Dasein chercha vers l’avant une clairière, en trouva une, attendit. Trois chasseurs apparurent, les mains sur la tête. Deux chiens les flanquaient, aux aguets. Les hommes semblaient furieux, terrorisés.

Le groupe redescendit vers un bosquet de séquoias, disparut hors de vue. Dasein remonta dans la cabine et nota ce qu’il avait vu.

Un schéma s’ordonnait lui semblait-il. C’étaient là des choses qui pouvaient s’expliquer de manière logique, naturelle. Un agent du maintien de l’ordre venait de pincer trois chasseurs en infraction. C’était ce qu’étaient censés faire les agents du maintien de l’ordre. Mais l’incident avait une tournure que Dasein commençait à reconnaître, typique de Santaroga. Quelque chose de déphasé par rapport à la façon dont se comportait le reste du monde.

Il redescendit vers la vallée, bien décidé à questionner Marden sur les chasseurs qu’il avait capturés.

La barriere Santaroga
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